mardi 24 avril 2007

Transhumanisme et/ou Posthumanisme ?


La plupart du temps, ces deux termes sont utilisés sans distinction particulière pour désigner un peu vaguement un projet de prise en charge de l’être humain par lui-même en vue de le faire accéder, au moyen des possibilités offertes par les nouvelles technologies, au stade supérieur de l’évolution de l’espèce.

Or, il se trouve qu’ils renvoient l’un et l’autre à des notions différentes, autour desquelles il n’y a d’ailleurs pas de consensus. Je me propose ici non pas d’établir leurs définitions respectives mais bien plutôt de discuter du jeu sémantique qui existe entre elles.

Retour aux origines


On fait traditionnellement remonter la première apparition du terme « transhumanisme » à 1957, sous la plume du biologiste américain Julian Huxley. A cette époque il désigne une philosophie qui souligne le devoir de l’être humain de prendre en charge son destin évolutif en transcendant les limites biologiques qui lui ont été imposées par la nature.

Trois ans plus tard, le mot « cyborg » (pour « cybernetic organism ») voit le jour, à l’initiative de deux ingénieurs, Manfred Clynes et Natahan Kline, travaillant pour la Nasa sur de nouvelles modalités de communication symbiotiques entre l’homme et les machines dans la perspective de l’exploration spatiale et de la survie de l’humain en milieu hostile.

En 1966, le futurologue F. M. Esfandiary dit « F. M. 2030 », semble avoir récupéré ce double héritage en appelant « transhumain », « l’homme en transition » qui a pris acte de l’importance croissante que la technologie allait jouer à l’avenir et réalisé qu’il s’agissait de s’en emparer pour s’élever au stade suivant de l’évolution de l’espèce qui allait réclamer que nous quittions notre planète pour aller essaimer dans le cosmos.

Quelques ouvrages grand public permettent à ces idées de se répandre au cours des années 1960 et 1970 alors que les premiers vrais rassemblements transhumanistes ont lieu au début des années 1980 dans les milieux universitaires californiens. A ce moment là, les transhumanistes se définissent eux-mêmes comme adeptes du transhumanisme. Le champ conceptuel aura ainsi précédé d’une vingtaine d’années la dimension sociale du courant.

Le cœur du problème

C’est avec la définition actuelle la plus répandue du transhumanisme, développée par le philosophe Max More, en 1990, et reprise à quelques nuances près huit ans plus tard par les fondateurs de la WTA (World Transhumanist association), Nick Bostrom et David Pearce, que se clarifie ma problématique.

M. More : “ Transhumanism is a class of philosophies that seek to guide us towards a posthuman condition .”

N. Bostrom : “The term « transhuman » denotes transitional beings, or moderately enhanced humans, whose capacities would be somewhere between those of unaugmented humans and full-blown posthumans.”

Il apparaît donc, que les modalités du nouvel humanisme, « trans » et « post » s’éclairent l’une l’autre en créant des liens d’interdépendance sémantique : le transhumanisme consisterait, au jour d’aujourd’hui, en un courant de pensée sur une étape transitoire qu’il s’agirait de mener en vue d’atteindre au posthumain ; mais dans le même temps, on constate que la posthumanité ne se définit pas autrement que par le stade de l’évolution de l’espèce humaine dont le transhumanisme fait la promotion.

Or, si ces deux derniers termes mettent bien d’eux-mêmes en valeur le rapport qui les unit, que peut bien signifier le « posthumanisme », dont il n’est nullement question ici ?

Pour autant que j'ai pu le constater, au sein de la mouvance transhumaniste, le terme de « posthumanisme » n’est en fait jamais utilisé. Nous avons effectivement vérifié que la confusion courante qui consiste à utiliser « posthumanisme » pour parler de transhumanisme, est systématiquement le fait de personnes extérieures au mouvement.

Par ailleurs, le posthumanisme n’est pas seulement usité comme synonyme de convenance, mais sert également à qualifier véritablement un champ philosophique, à identifier une nuance conceptuelle du transhumanisme. Ainsi, pour certains, le transhumanisme serait-il englobé dans le posthumanisme, comprit comme un courant de pensée inspiré de la critique postmoderne de l’humanisme classique, et en constituerait une composante radicale.

Et alors ?

Tout ne serait donc qu’une affaire de point de vue. Pour les transhumanistes, le « posthumain » est un avant tout un état à atteindre, un objectif concret, alors qu’en revanche, pour les personnes qui y sont extérieures, il est un objet d’étude, une abstraction conceptuelle.

Ce que révèle donc ma petite enquête, c’est que l’apparition de la dénomination de « posthumanisme » (que je n'ai pu ni dater ni sourcer précisément mais que j'estime assez récente) coïncide avec l’intérêt croissant accordé par les personnes extérieures au mouvement à ces questions et matérialise surtout leur appropriation conceptuelle du phénomène.

A mes yeux, et c’est là la donnée principale du jeu sémantique entre les deux termes, celui de posthumanisme a donc ceci de particulier, qu’il marque d’un amer important l’apprivoisement de l’idéologie transhumaniste par les non initiés et par conséquent, une étape assurément discrète mais non négligeable, de son expansion.